Petite histoire sémantique de voyance (6) – L’ombre et la lumière
15. Esotérisme, illuminisme et swedenborgisme au XIXe siècle
Au XIXe siècle, la voyance n’est pas uniquement un état littéraire ou poétique. Elle joue aussi un rôle déterminant dans les courants ésotériques, comme jadis elle entretenait des relations particulières avec l’orphisme. Le voyant ésotérique est alors celui qui est doué d’un sens intérieur susceptible de le mettre en relation avec l’ensemble de l’univers. Dans son Histoire critique du magnétisme, Delheuze parle de « clairvoyance », et Justinius Kerner de « clairvoyance magnétique » en la rattachant aux états seconds: somnambulisme, catalepsie, dédoublement de la personnalité, etc.
Du côté des illuminés comme Fabre d’Olivet, le voyant est plutôt l’initié qui a su affronter des épreuves, franchir des étapes pour arriver à un haut degré de perfection:
« plus il s’approchera de l’Etre insondable dont la contemplation doit faire son bonheur, moins il pourra en communiquer aux autres la connaissance »
D’où cette affirmation très rimbaldienne: cet initié devenu épopte est exposé à la difficulté de traduire le contenu des « formes intelligibles » dans le langage des « formes rationnelles ou sensibles », soit l’expérience en expression.
Les swedenborgiens du XIXe siècle – Oegger, Richer, Stilling – eux, réidentifient la voyance au don de seconde vue et à l’inspiration esthétique des poètes et artistes. Ils sont proches du spiritisme qui assimile le voyant au commerce avec le monde des esprits. Le voyant joue alors un rôle de médium, d’intermédiaire et de prédicateur – par sa pratique de l’ascétisme, il est considéré comme fondateur des vraies vérités religieuses et morales.
16. Chaho, « fils du soleil »
C’est en 1834 que Jean-Augustin Chaho publie Paroles d’un voyant en réponse aux Paroles d’un croyant du chrétien libéral Lamennais. Chaho fait partie de ces prophètes du passé attachés à la notion de religion primitive et persuadés de son retour en force. C’est dans cette perspective qu’il adhère à la doctrine pure des voyants, en totale opposition avec l’Église catholique et la hiérarchie ecclésiastique. Il est imprégné de la pensée illuministe telle qu’elle existait au XVIIIe siècle, et de la tradition ésotérique.
Dans son ouvrage dialectique, il glorifie la symbolique solaire propre aux religions orientales et aux croyances originelles. Il opère une distinction entre le Midi qui donne naissance à de véritables « fils du soleil » et le Nord, royaume de l’ombre et de l’obscurantisme.
Les premiers – les Voyants – sont regroupés en fédérations républicaines, tandis que les seconds – les Croyants – n’ont fait que créé de la servitude et de l’inégalité sociale. La fin de l’âge d’or et l’éclatement du Verbe originel, pour Chaho, sont le résultat direct de l’avènement de cette civilisation barbare.
Les voyants de Chaho sont toutefois persuadés qu’il s’agit d’un stade transitoire et que bientôt le soleil, conformément à son mouvement cyclique, fera renaître la perfection des temps originels. Ils œuvrent ainsi pour reconquérir l’unité de la langue, dissolue suite à l’aventure de Babel, c’est-à-dire, pour le retour à un langage direct contenant en lui-même son pouvoir d’incarnation et n’ayant besoin d’aucun artifice, d’aucune vue de l’esprit, pour matérialiser la pensée, la perception, le sentiment du principe suprême de la création.
« Contrairement à la voyance rimbaldienne, nous dit Eigeldinger, tendue vers la conquête de l’inconnu et d’un nouveau langage, le système de Chaho est réactionnaire, dans la mesure où le seul perfectionnement possible consiste en un retour aux origines et à l’intégrité du Verbe. »
Encore que Chaho plaide déjà pour le même idiome vrai, saisi et exprimé avec inspiration.