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Codicologie,Esthétisme,Rimbaud,Verlaine · Released on mai, 25 · Writed with 868 words

Un mythe inventé par Verlaine et Rimbaud

Le mythe du manuscrit perdu de Rimbaud commença avec la publication des Poètes maudits, en 1884. Après avoir mentionné quelques vers de 1872, Verlaine y écrit ceci:

Un prosateur étonnant s’ensuivit. Un manuscrit dont le titre nous échappe et qui contenait d’étranges mysticités et les plus aigus aperçus psychologiques tomba dans des mains qui l’égarèrent sans savoir ce qu’elles faisaient.

Les mains accusées sont bien sûr celles de son ex-femme, Mathilde Mauté. Lorsque Verlaine s’était enfui à Londres avec Rimbaud en juillet 1872, il avait laissé derrière lui, c’est-à-die chez ses beaux-parents, des lettres compromettantes échangées avec son amant : pour la plupart, des lettres martyriques et explicites de Rimbaud.

Verlaine apprit très vite que Mathilde avait mis la main dessus, et les avait transmises à sa mère, Madame Verlaine, ainsi qu’à Philippe Burty, ami du couple. Elle avait introduit une demande de divorce et cherchait en effet à prouver l’existence d’une relation (homo-)sexuelle entre son mari et Rimbaud.

On pense que c’est pour récupérér cette correspondance intime, et éviter les poursuites pénales, que Verlaine aurait inventé l’histoire du manuscrit volé. Il écrivit ceci à Burty :

[...] je viens vous avertir que ces fragments de « lettres » de Rimbaud ne sont que les pages éparpillées au gré de la main farfouilleuse et décacheteuse et crocheteuse de la famille Mauté aux 4 vents de la calomnie bourgeoise, d’un manuscrit à moi confié par ledit Rimbaud, intitulé la Chasse spirituelle sous pli cacheté avec le titre et le nom de l’auteur dessus : cas prévu par la loi (que ne se ferait pas faute en cas de plus longue détention abusive, de réclamer, légalement ledit Rimbaud, mineur assisté de sa mère que nous avons mis au courant de tout et qui n’a pas l’air disposée, non plus que moi, à rester inactive davantage devant ces possibles manoeuvres.)[...]

Par un savant stratagème, il aurait ainsi fait croire que les lettres étaient, en fait, les pages d’un manuscrit en prose de Rimbaud. Dans le même temps, il fit parvenir à sa mère la fameuse liste d’objets à récupérer.

Un manuscrit, sous pli cacheté, intitulé la Chasse spirituelle, par Arthur Rimbaud.

Une 10.e de lettres du précédent, contenant des vers et des poëmes en prose.

Conjointement, Rimbaud confia à sa mère, « mise au courant de tout », le soin de récupérer à Paris le pseudo-manuscrit! On sait que Madame Rimbaud se rendit effectivement chez les Mauté et qu’elle revint bredouille chez elle, et pour cause : le manuscrit n’existait pas et les lettres de Rimbaud étaient déjà chez l’avocat.

Verlaine fit deux ans de prison ferme, après un examen médico-légal.

Mais l’affaire ne s’arrêta pas là. En 1888, dans Les Hommes d’aujourd’hui, Verlaine renouvela ses accusations envers son ex-épouse :

des poèmes furent confisqués (c’est le mot poli) par une main qui n’avait que faire là, non plus que dans un manuscrit en prose à jamais regrettable et jeté avec eux dans quel ? et quel ! panier rancunier pourquoi ?

De quoi semer le doute. Après sa mort, Isabelle Rimbaud prit contact avec Mathilde, lui demandant plus d’informations à ce sujet : le réponse lui apprit que des lettres avaient en effet été brûlées, mais en aucun cas des poèmes.

En 1907, paraît la biographie de Verlaine par Edmond Lepelletier : la fameuse liste d’objets personnels que le poète avait voulu récupérer en novembre 1872, après sa fuite vers l’Angleterre, est rendue publique.

En 1912, Paterne Berrichon reprend l’affaire, en ajoutant que Rimbaud l’avait instamment réclamé à sa mère, ce qui laissait entendre qu’il lui accordait une importance capitale. Le mythe était à son comble.

Ces témoignages n’empêchèrent pas Mathilde, dans ses mémoires parues en 1935, de continuer à en nier l’existence, et de prendre à parti le clan Rimbaud :

Je m’étonne qu’Isabelle Rimbaud aujourd’hui madame Paterne Berrichon, n’ait jamais parlé à son mari de nos lettres échangées et que ce dernier persiste à réclamer des manuscrits qui n’ont jamais été chez mon père et qu’il eût été plus logique de chercher au domicile de Rimbaud, rue Campagne-Première.

Un mythe inventé par Bataille et Akakia-Viala

Le 19 mai 1949, le journal Combat de Maurice Nadeau annonça qu’on avait récupéré par hasard le manuscrit légendaire, publié le même jour par le Mercure de France sous la houlette enthousiaste de Maurice Saillet et de Pascal Pia.

Le texte de 34 pages, divisé en cinq chapitres – Vaudeville, Vacances païennes, Eden, Infirmités, Marécages -, sonnait comme du vrai Rimbaud. L’ensemble fut présenté avec une préface de Pascal Pia, mettant en lumière certains parallèles avec des passages bien connus de l’oeuvre rimbaldienne, et semblant ainsi en prouver la véracité.

C’est Breton qui dénonça le premier la supercherie. Première évidence à ses yeux : comment croire à de telles redites chez Rimbaud ? Très vite, les métaphores apparurent lourdement parodiques.

Dès le 2 juillet, le Mercure de France retira l’opuscule des librairies, et les auteurs de cette Chasse spirituelle se démasquèrent. Il s’agissait de deux comédiens : Nicolas Bataille et Akakia-Viala, dont le spectacle « poétiq ue » sur scène avait été démoli par la presse un an plus tôt. Vengeurs, ils avaient simplement voulu tendre ce piège à leurs critiques ingrats.