Esthétisme,Génétique,Rimbaud,Sexualité,Verlaine · Released on août, 12 · Writed with 1818 words
Tous les textes de Rimbaud qui sont cités dans cet article sont disponibles en édition numérique sur le site.
1. Les premières interprétations cohérentes de H
Comme nous le rappelle Guyaux, la première explication cohérente du texte H des Illuminations a été donnée par Étiemble et Yassu Gauclère, dans leur Rimbaud de 1936. Ce sont, en effet, les premiers à avoir parlé de « mécanique érotique » pratiquée dans la solitude. En d’autres termes, d’onanisme et de masturbation.
À leur suite, deux médecins ont corroboré l’interprétation : Jean Fretet (1946), et avant lui, Louis Auvinet (1941) :
« […] nous pensons qu’Hortense n’est autre que l’instrument même du vice d’Onan. »

À ce titre, Claude-Edmonde Magny (dans sa biographie de 1949) prêtait à Rimbaud la pratique courante de la masturbation, jusqu’à la rencontre avec Verlaine.
Mario Matucci, dans la première édition commentée des Illuminations (1952), reprend la constatation initiale d’Étiemble et Yassu Gauclère.
Yves Denis, dans ses Deux gloses de Rimbaud (1968), sera le premier à associer l’onanisme rimbaldien à une réaction contre la bourgeoisie. Une sorte de lecture marxiste que reprend Antoine Adam, d’abord séduit par l’interprétation homosexuelle, en 1972 dans son édition des Œuvres complètes :
« Hortense serait l’instinct sexuel tel que la nature l’a donné à l’homme. Mais les monstruosités des impératifs sociaux rendent atroces les gestes d’Hortense. Elle est souvent contrainte à la solitude, et celle-ci produit la « mécanique amoureuse », c’est-à-dire la masturbation. »
2. Le pressentiment d’Aragon sur H
La lecture masturbatoire du texte des Illuminations, bien avant la levée de voile d’ Étiemble et Yassu Gauclère en 1936, était déjà contenue dans l’Anicet d’Aragon (1920). C’est du moins ce que constate Guyaux. Une sorte de lecture oblique pressentie, bien avant les exégèses.
Au début du roman, Anicet fait la rencontre d’un personnage plutôt excentrique, répondant au nom d’Arthur, et provenant des Ardennes. La démarcation ne fait aucun doute. On retrouve plusieurs éléments biographiques communs, comme la première fugue à Paris et ses conséquences. Or, dans le roman, au moment où cet Arthur fait ses premiers pas dans la vie sentimentale, trois personnages interviennent.
1. Hortense
2. L*** (Lélian, donc Verlaine)
3. Gertrud
Pour ce qui concerne Hortense, le texte d’Aragon est explicite pour Guyaux. Il s’agit bien d’une allégorie du plaisir solitaire. Il cite cet extrait :
« Je me dérobai aux sollicitations du monde pour éviter de me mettre à nu devant tous. C’est à cette époque que je connus Hortense. Elle ignorait tout de la vie, mais non de l’amour. Image de la passivité, elle supporta mes fantaisies […]. Devant elle je pouvais dépouiller tout masque, penser haut, dévoiler l’intime de moi-même, sans crainte qu’elle n’y entendît rien. Elle me fut un manuel précieux. »
Dans la suite du roman, on retrouve une allusion explicite elle-aussi :
« Habitudé à Hortense, je me laissai aller à penser tout haut devant Gertrud, à transposer la vie, à me montrer au naturel. »
Pour Guyaux :
« Aragon reprend au texte de Rimbaud le prénom d’Hortense, le thème implicite, qui ne lui a pas échappé, et le mode de la périphrase mystificatrice. »
À noter que dans sa préface de la réédition, en 1972, Aragon désigne très précisément la pièce des Illuminations qui lui a servi de source d’inspiration.
3. Le mot de l’énigme : « H » pour « Habitude »
H des Illuminations suggère une énigme. C’est le sens du final : « Trouvez Hortense », mais aussi du titre même du poème. La mystérieuse lettre « H ». C’est Faurisson qui, dans son fatras comme dit Guyaux, a identifié le mot à trouver commençant par « h » :
« Rimbaud fait d’Hortense le symbole de l’Habitude […] et finit donc par évoquer généralement la masturbation comme le dit R. Étiemble. »
En 1973, Marc Ascione et Jean-Pierre Chambom poinaient eux aussi le mot « habitude » comme un synonyme de la masturbation chez Rimbaud.
En réalité, il faut se rapporter au Coppée inscrit par Rimbaud sur l’album du peintre Félix Régamey, le 10 septembre 1872 à Londres : L’Enfant qui ramassa des balles. Satire orchestrée à l’encontre du Prince Impérial, le fils de Napoléon III.
Évidemment, la rime solitude/Habitude éclaire le sens des deux derniers vers, et du poème tout entier. En réalité, la démarcation est très proche de Coppée. On frôle la citation mot à mot de la pièce la plus célèbre de l’auteur, Le Passant :
« Mais c’est qu’il dort déjà !
Pauvre petit ! il a sans doute l’habitude.
Mais quoi donc ? Ce silence et cette solitude,
Cette nuit parfumée et cet enfant qui dort
Me troublent. »
C’est la scène où Silvia se penche sur Zanetto endormi. Bien entendu, les mots chez Coppée sont innocents, alors qu’ils sont complètement pervertis dans le pastiche de Rimbaud. Insolence et exercice de style obligent. L’habitude prend alors une majuscule pour référer à la chose bien connue, et qu’on ose à peine nommer. La masturbation.
On retrouve ce caractère implicite dans la pièce des Illuminations, qui est elle aussi assez courte, et finalement proche de l’épigramme. Son intelligibilité, par contre, est d’un niveau plus difficile. La pointe est davantage maquillée. Pour Guyaux, L’Enfant qui ramassa les balles relève de l’insinuation, alors que H œuvre plutôt du côté de la dissimulation.
4. Clef politique de L’Enfant qui ramassa les balles
La cible politique de L’Enfant qui ramassa les balles, nous l’avons déjà mentionné. C’est le Prince Impérial, fils de Napoléon III , mort en juin 1879 à 23 ans. Le dessin qui figure en regard du texte le représente avec de grandes oreilles. Ses biographes nous apprennent en effet qu’on l’appelait « oreillard ».

Rimbaud le connaît bien. Depuis le collège. À l’époque, il avait envoyé une ode en vers latin à l’occasion de la première communion du Prince, fêtée aux Tuileries en mai 1868. On connaît l’histoire par un de ses condisciples, un certain Jolly. Celui-ci, dans une lettre adressée à son frère, le 26 mai raconte l’entreprise de Rimbaud :
« Tu connais sans doute les Rimbault [sic] ; l’un deux (celui qui est maintenant en 3ème) vient d’envoyer une lettre de 60 vers latins au prince Impérial à propose de sa première communion. »
Dans cette lettre, on apprend que Rimbaud reçut une réponse dédaigneuse : le Prince lui aurait pardonné de bon cœur ses vers faux ! Il avait plus d’une raison de lui en vouloir.
C’est ainsi avec délectation que, dans l’Album zutique, il ironise sur la naissance du Prince. La pièce concernée est Vieux de la vieille ! Il lui relie la date de la création de la Commune. Dans Ressouvenir, il enfonce encore le clou :
« Cette année où naquit le Prince impérial
Me laisse un souvenir largement cordial »
Il l’évoque encore dans Exil, sous l’appellation « Petit Ramponneau ».
Mais dans L’Enfant qui ramassa les balles, Rimbaud s’attaque à un épisode bien précis de la vie du prince. Accompagnant l’ Empereur sur le champ de bataille à Sarrebrück, le 2 août 1870, le Prince avait ramassé une balle tombée à ses pieds. L’aventure prit des airs de fait de gloire ! Évidemment, les sarcasmes fusèrent dès que l’événement fut connu, et que fut divulguée la fierté que l’Empereur avait confié à l’Impératrice dans un télégramme envoyé le jour même.
De nombreuses caricatures furent associées à cet événement. Chambon en reproduit une dans le numéro 2 de la revue Parade Sauvage : Titi-Louis. D’autres surnoms furent donnés dans la presse satirique, dont le fameux « enfant de la balle ».
L’ironie prendra tout son sens lorsque le Prince, seul devant les Zoulous, fut littéralement criblé de sagaies et laissé pour mort par son cheval, Fade.
Concernant l’ Empereur: Rimbaud a écrit L’ Éclatante victoire de Sarrebrück et Rages de César. Dans Mauvais sang encore, il parle de lui comme d’une « vieille démangeaison ».
5. Clef sexuelle de L’Enfant qui ramassa les balles
« Il y a deux manières d’aborder le dizain du Prince impérial: par le sujet réel, l’Habitude, avec tout ce qu’il comporte de trouble ; ou par son sujet apparent: l’anti-impérialisme de Rimbaud, dont il est évidemment une manifestation », nous dit Guyaux.
Concernant ce « sujet réel » un peu trouble, il perçoit le premier degré de l’allusion au vers 3, avec : « entend germer sa vie », soit l’éclosion de la puberté. Ensuite, à partir du vers 6, les sous-entendus se multiplient : « buste exquis », « brèches de l’Avenir ».
Et puis, il y a l’évolution de l’ « ancien jouet » au « bel Enghien ». Lire « bel engin », jeu de mots révélé initialement par Ascione et Chambon. Enghien renvoie aussi à l’histoire. Celle du duc d’Enghien, enlevé et fusillée sur l’ordre de Bonaparte. Une façon aussi d’amener un autre calembour, celui figurant en astérisque:
*parce que « Enghien chez soi » !
Cette même formule se retrouve dans Conneries de l’Album zutique. Voir dans Paris :
Sergents de ville, Enghiens
Chez soi. — Soyons chrétiens !
C’est Antoine Adam qui en révéla la source : une publicité s’appliquant à des traitements pour la gorge. Michael Pakenham l’a retrouvée dans La Vogue parisienne du 27 mai 1870. Stéphane Taute en donne une trace dans le Journal officiel de l’Empire français et dans le Courrier des Ardennes en avril-juin 1870.

Cette publicité vante les mérites d’un appareil pulvérisateur permettant de s’injecter à domicile (« chez soi ») de l’eau minérale sans passer par la cure d’Enghien, pour guérir des maladies de la gorge, des grippes ou des bronchites. L’image même de la publicité invite à des sous-entendus scabreux.
6. La solitude dans H
Le mot « solitude » est commun aux deux textes. Dans H, il est en quelque sorte aussi placé à la rime. En réalité, il rime à l’intérieur de deux phrases doubles :
Sa solitude es la mécanique érotique
Sa lassitude, la dynamique amoureuse
Le mot « Habitude » est donc doublement appelé, doublement sollicité: par le titre du poème (Rimbaud donne la première lettre), et par cette sorte de rime en prose.
Comme dans L’Enfant qui ramassa les balles, les allusions sont de plus en plus précises au fur et à mesure du texte: « hygiène des races », « sol sanglant », « hydrogène clarteux ». Cette porte ouverte aux fantasmes actifs et passifs.
Enfin, alors que dans le dizain, le mot « Habitude » finissait en pointe, ici nous avons « Hortense ». Ce prénom pourrait relier d’ailleurs de manière amusante les deux textes: c’était le prénom de la mère de Napoléon III. Dans ce contexte, « Hortense » est surtout le personnage d’une chanson paillarde parue dans le Parnasse satirique. Mais, après tout, peut-être n’a-t-elle pas d’autre vertu que de fournir l’initiale « H ».