Esthétisme,René Ghil · Released on mar, 09 · Writed with 715 words
1. Le rythme erroné : l’alexandrin classique
Le vers de 12 pieds, qui est « le vers premier et résumant », a comme unité de mesure le temps nécessaire à l’expiration. Il tient donc sa matière métrique des nécessités organiques de l’appareil vocal.
Le vers se scinde aussi en éléments équidistants : organiquement, le temps d’une totale expiration, l’émotion, le sentiment, l’idée, inscrivent des intervalles.
Et pui, il faut encore composer avec les propriétés de hauteur, d’intensité et de longueur des sons. Des propriétés qui doivent être adéquates à l’idée. Pour Ghil, le sentiment qu’on a toujours eu du rythme s’avère donc trop simpliste : il ne se limite pas au seul « sentiment du retour régulier et équidistant d’une division numérique dans un mouvement quelconque ».
2. Les timbres de l’instrumentation verbale : rupture
Le vers de l’instrumentation verbale produit des mouvements de l’idée, qui fondent leur expression en mots. Mots dont le sens idéographique et le sens phonétique sont en rapport intime.
Le rythme n’est pas/plus le résultat d’une égalité numérique de pieds groupés, et/ou du retour équidistant d’accents.
Au contraire, les timbres de l’instrumentation verbale viennent en point d’orgue sur telles ou telles divisions du vers. Mais à intervalle musicaux à double direction (deux et trois) et non plus césurés !
Le vers de Ghil évolue ainsi en dehors de la mesure numérique préconçue, en dehors des nécessités de l’accent tonique. Celui-ci peut se déplacer au mieux de l’harmonie. Il donne vraiment naissance à une série mouvementée d’ondes ! Et ces ondes, si l’on se reporte au début de la démonstration, participent des ondes du Tout .
En découle tout naturellement : la nécessité de suppression de la strophe, à propos de laquelle Ghil ne souhaite pas s’étendre. En effet, si l’idée évolue, alors il devient incohérent de l’astreindre à des « retours périodiques de rimes et d’intervalles rigidement déterminés ».
Les rythmes nés de l’instrumentation verbale sont :
« en rappels nets ou insidieux, multipliés, entre-nués et évolués, se mêlant et se perdant, et à nouveau qui passent, dominent et s’évadent, orientés et gouvernés par l’Idée en progression ».
Dès lors, les timbres peuvent :
– soit « soutenir monotonement lente ou rapide, une phrase, en se répétant en même son à même hauteur et intensité »
– soit exprimer « un idéal ondulement » (qui participera des ondes de l’univers) en « passages réitérés, intervertis, harmoniquement ou inharmoniquement distants, de tous leurs points sonnant ». Et ce, « du valonnement des horizons et de l’ondulation des mers et du vent, aux pulsations des éphémères et de notre sang et de notre âme!»
3. Rimes, assonances et e-muet
Si elle une « sonorité de hasard en un ordre préconçu et illogique », la rime n’en a pas moins sa place dans l’instrumentation verbale. Pour, tantôt sonner à telle unité-de-durée dans la mesure totale du vers, et tantôt, par son absence, gommer cette même mesure.
Encore à l’intérieur du vers : elle rappelle les sons des rimes environnantes (soit exactement, soit atténuée en assonance) pour établir des rapports d’idées.
L’allitération participe aussi à la création de cette « atmosphère hallucinée », en réalisant entre les timbres vocaux une « nuance transitoire ». Et en remplaçant, entre elles, les consonnes : elle produit « la permutation phonique de leurs degrés ».
Concernant le e-muet, Ghil entend prétendre à son emploi « au même titre que de tout autre timbre-vocal. » C’est un « précieux élément instrumental » qui a trop souvent été la victime d’ « entreprises attentatoires à son essence ».
En effet, le vers classique ne le tient ni pour un élément numérique, ni pour un élément musical. Selon notre poète, c’est nier la spécificté même de la langue, ou du moins l’une de ses principales caractéristiques.
Le vers né de l’instrumentation verbal ne doit éteindre nulle vague de la « diaprure phonétique ». Il doit élider le e-muet s’il entend le réduire à « sa plus simple expression ». Mais lui donner toutes ses « tonalités délicates » : s’il se trouve précédé d’une voyelle , et/ou s’il termine un mot que va suivre une consonne.
« Et, que s’en souvienne la voix savante, savante instrumentalement du Lecteur, – qui, lui qui sait vraiment lire, tout haut et en toutes les valeurs sonores et idéales que nous aurons voulues, interprétera l’œuvre. »