02 jan

Petit état de l’homosexualité au XIXe (1) – Let’s go outside!

Certes les discours homophobes continuent de proliférer, la répression est encore une menace. Mais un mouvement est en marche: l’homosexuel est sur le point de devenir une figure incontournable de la vie urbaine moderne.

Pour Graham Robb, ce qui prédomine chez les homosexuels au XIXe siècle est « un sentiment de honte, la peur de perdre leurs amis, leur famille, leur réputation […], un isolement mental et social, et des tensions provoquées par la nécessité constante de se cacher. »

Lorsqu’éclate le scandale de William Beckford, en 1785, il est clair que l’homophobie bat son plein. Nous sommes à l’aube du XIXe siècle. Le jeune homme, alors âgé de 25 ans, est forcé de quitter l’Angleterre en raison de rumeurs. Il passe sept ans en exil « jouant le rôle du Juif errant ». Il est constamment « dévisagé comme s’il portait sur son visage la marque de la malédiction de Dieu ».

D’autres faits de ce genre auront lieu, notamment au cours de l’année 1822: l’évêque Percy Joseph est surpris dans une position compromettante avec un soldat et quitte le continent; lord Castlereagh, ministre britannique des Affaires étrangères, se donne la mort par crainte d’être dénoncé.

En France, l’herbe n’est guère plus verte. En 1825, le marquis de Custine est roué de coups par un groupe de soldats. Pour ses amis, il est évident que « la société en masse est en colère ». Nombreux aussi sont les homosexuels victimes d’extorsion de fonds.

Illustration de Elie Grekoff pour le Tirésias de Marcel Jouhandeau

Très rares sont les hommes qui ont le courage de tenir tête. Ainsi, par exemple, Joseph Fiévée, conseiller de Napoléon qui vit ouvertement avec son amant. C’est à lui que l’on doit cette célèbre formule qui n’est pas sans rappeler les maximes les plus brillantes de Wilde: « Quand on a un vice, il faut savoir le porter. »

Ou encore, Jeremy Bentham, auteur de plusieurs essais (1774-1824) écrits à la gloire de la sodomie. Ses textes, qui restent d’une stupéfiante actualité, réfutent méthodiquement l’ensemble des arguments religieux, philosophiques et juridiques qui mettent à mal l’homosexualité au XIXe siècle. « Pour détruire un homme, il faut certainement une meilleure raison que le simple fait de détester son goût. »

En 1818, Shelley écrit son fameux Discours sur les mœurs des anciens Grecs; mais il ne sera publié qu’en 1931. Seul le modiste suisse, Heinrich Hössli, se risqua à publier de son vivant un texte militant pour la défense du droit à l’homosexualité. Eros, die Männerliebe der Griechen est un plaidoyer sincère en faveur de la tolérance qui lui valut la damnation jusqu’à la fin de ses jours.

La sodomie médico-légale

De cette époque, datent les premières descriptions médicales qui tentent d’identifier les traces corporelles de l’homosexualité: dilatation, abrasions, déformations. Les tribunaux recourent à ces expertises de la médecine légale pour obtenir des preuves dans les affaires de sodomie.

Ambroise Tardieu fut, sur ce plan, le spécialiste le plus influent. Son Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs fut édité sept fois entre 1857 et 1878. À la lecture de ce texte, il apparaît plus qu’évident que les motivations sont loin d’être purement et objectivement scientifiques: pour lui, les homosexuels ont un pénis « semblable à ceux des chiens », la bouche de travers et le rectum en forme de cheminée. Le sodomite est un être malpropre et dégénéré.

D’autres théoriciens iront dans le même sens: Richard von Krafft-Ebing (Psychopatia Sexualis, 1885), Albert Moll (Die konträre Sexualempfindung, 1891), Otto Weininger (Geschlecht und Charakter, 1903) ou Max Nordau (Entartung, 1895). L’idée dominante est celle de la perversion.

Alors que, pour Tardieu, l’homosexualité se résume à un choix, d’autres analystes vont essayer de comprendre les causes physiologiques et/ou psychologiques du désir homosexuel. Ainsi, le médecin allemand Johann Ludwig Casper qui publia un article sur la question en 1852. L’on commence à développer deux théories: celle de l’inné, et celle de l’aquis (séduction, prostitution, vice).

Dans les deux cas, tout le monde s’accorde sur la nécessité d’un traitement approprié dont une des premières tâches est de combattre la féminité supposée des sujets. Notons que, sur ce point, seul l’article de Charcot et Magnan, Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles, ne fait pas de lien direct entre pédérastie et manque de virilité.

La naissance d’un mouvement

Cet intérêt croissant pour la sodomie et le fait homosexuel est probablement dû au développement d’une véritable sous-culture, née dès les années 1680 dans les grandes villes d’Europe occidentale. Au XIXe siècle, à Londres, Paris et Amsterdam, les lieux de rencontre sont très prisés: parcs, squares, toilettes publiques mais aussi galeries marchandes et gares. Les bals de travestis voient le jour.

L’homosexuel est sur le point de devenir une figure incontournable de la vie urbaine moderne. Et ce n’est pas peu dire. Les années 1870-1940 vont constituer un véritable tournant. L’écrivain hongrois Károly Mária Kertbeny est l’inventeur du terme. Il l’utilise la première fois dans son mémoire adressé au ministre de la Justice de la Prusse réclamant l’abolition des lois pénales contre les « actes contre-nature ».

Certes les discours homophobes continuent de proliférer, la répression est encore une menace. Mais, force est de constater qu’un mouvement est en marche: dans la littérature et la presse, une scène gay et lesbienne active s’offre une toute nouvelle visibilité.

Antinoüs, Jean Boullet

Le militant homosexuel et sexologue Magnus Hirschfeld invente la notion de « troisième sexe » qui définit l’homosexuel comme « une âme de femme dans un corps d’homme ». Pour lui, le nombre de variétés sexuelles imaginable est infini entre le type mâle parfait et le type femelle parfait. Dans sa pensée, l’identité de genre et de sexe varie selon quatre caractères intermédiaires que l’on peut combiner presqu’à souhait: les organes sexuels, les caractères physiques, l’instinct sexuel et les caractères moraux.

Ses conclusions rejoignent ainsi celles de Freud qui, non content de débarrasser l’homosexualité du principe de dégénérescence, développa aussi et surtout l’hypothèse d’un bisexualité originelle de l’être humain. Son apport aux communautés LGTB reste toutefois profondément assombrit par ses théories relatives à l’angoisse de la castration et à la séduction dans l’enfance qui lui font envisager l’homosexualité comme un « blocage au stade infantile. »

Le cas du lesbianisme laisse aussi sans voix. Il n’éveille presqu’aucun intérêt chez les médecins: considérée comme particulièrement marginale voire inexistente, la pratique homosexuelle entre femmes ne peut conduire, selon eux, qu’à la frustration ou à la folie. Nous devons le seul texte plus ou moins détaillé sur le lesbianisme à Havelock Ellis qui, dans on Sexual Inversion (1897) distingue vraies homosexuelles (masculines) et homosexuelles séduites (féminines) — les secondes n’ayant succombé que par dépit et manque de succès auprès des hommes.

Le plus étonnant c’est que, malgré le caractère très infamant de telles descriptions, bon nombre d’homosexuels se sont identifiés à ces stéréotypes qui leur fournissaient, pour la première fois, un modèle et une justification, allant parfois même jusqu’à les intégrer de manière profonde dans leur univers mental et artistique. Dans Sodome et Gomorrhe, Proust dresse un panorama exhaustif des différentes théories en vigueur. Dans Maurice, Forster fait état des thérapies médicales sensées guérir l’homosexualité par l’hypnose.

D’autres, au contraire, vont faire le choix de défendre leurs intérêts en prenant le contre-pied des discours dominants. C’est le cas du couple de poétesses formé par Natalie Clifford Barneyr et Renée Vivien qui eut comme projet de fonder une école de poésie saphique à Paris pour fournir au lesbianisme un champ culturel et émotionnel digne de ce nom.

Du côté des hommes, Johann Joachim Winckelmann fut un véritable libérateur: grâce à lui, l’homoérotisme devint un désir alternatif positif, capable de faire imploser les contraintes de l’époque victorienne. Ou encore, Gerard Manley Hopkins qui voyait dans l’amour entre hommes une forme d’extase religieuse (comme pour David et Jonathan) et de camaraderie intense.

2 Comments

  1. 1
    Georg
    22 janvier 2010 at 13:43
    Permalink

    Bonjour, J’essaye de valoriser l’oeuvre de E. Grekoff tant en tapisseries que livres illustrés. Acepteriez vous s’il vous plait de me scanner quelques images du livre que vous évoquez (6 vues préférentielles) Combien y en a t’il ?
    Merci d’avance / GB

  2. 2 23 janvier 2010 at 21:09
    Permalink

    Cher Georg,

    Merci de votre visite, de votre intérêt et de votre message. Les illustrations utilisées pour cet article proviennent du site http://bibliotheque-gay.blogspot.com. Je vous renvoie vers le webmaster de ce blog, je ne possède malheureusement pas l’ouvrage de Grekoff.

    Bien à vous,
    Dem.

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