Après la Première Guerre mondiale, l’homosexuel devient le symbole du grand boulversement esthétique et moral des Années folles: l’impérialisme et le matérialisme qui caractérisaient jusque là l’identité virile cèdent la place à d’autres valeurs.
A la fin du XIXe siècle, dans les grandes villes européennes, un espace privé se met en place avec ses codes de reconnaissance et ses mécanismes d’identification: les homosexuels s’y rencontrent autour d’un argot bien spécifique et de tenues vestimentaires particulières.

La couleur lilas/mauve devient un vrai signe distinctif, de même que le port de la chaussure en daim ou du manteau en poil de chameau. Les femmes exagèrent la mode garçonne, portent le monocle, le cigare et le cheveu ras. On s’inspire le plus possible du dandysme flamboyant à la Oscar Wilde, tout en négociant son apparence dans les lieux publics qui demeurent hostiles.
Capitales gay-friendly
A Londres, la drague s’organise dans les parcs, les toilettes publiques, les gares et les pubs. La prostitution se développe dans les grandes artères commerçantes de West End, aux alentours des clubs de sport et des piscines. L’on tient des soirées privées, souvent travesties, dans des chambres meublées des quartiers de Bayswater, Paddington ou Notting Hill.
Entre 1870 et 1940, Paris et Berlin s’affirment elles aussi comme des capitales gays et lesbiennes. La subculture homosexuelle à Paris croise celle de la pègre et des bas-fonds proche de Montmartre, Pigalle et Montparnasse. Rue de Lappe, les bals musettes et dancing permettent les rencontres faciles et rapides pour la nuit. Oscar Wilde, Klaus Mann, Romaine Brooks et ou Marguerite Radclyffe Hall viendront y trouver refuge.

Mais c’est à Berlin, d’après Hirschfeld, que les lieux de rassemblement sont les plus vivants et les plus nombreux. Ainsi, l’Eldorado qui propose des spectacles de travestis et des représentations de Marlene Dietrich. En 1929, on compte près de 22 000 prostitués dans la capitale allemande, souvent de jeunes ouvriers victimes de la crise économique (working-class boys). On retrouve ce fantasme ouvrier dans toute la littérature homosexuelle de l’entre-deux guerres: une manière de braver les conventions sexuellles et sociales de la bourgeoisie.
Culture et dépendances
C’est à cette époque qu’on parle de réhabiliter la souveraineté du corps. Apparaît, dans le même temps, le thème de l’ami idéal, comme dans Maurice: on aspire à une relation pédérastique équilibrée entre partenaires du même âge.
En cette fin de XIXe siècle, il est clair que l’ailleurs suscite les mythes et les convoitises. Capri devient un centre de ralliement pour les intellectuels, les artistes et les mondains. L’exotisme sexuel des colonies nourrit lui aussi tous les fantasmes — dans son autobiographie Si le grain ne meurt (1926), André Gide se fait ainsi l’écho de ce qui se passe en Afrique du Nord. Pour de nombreux homosexuels, c’est le moyen de vivre ses désirs sans crainte et surtout dans l’anonymat.
En littérature, on voit naître de nouveaux classiques du genre comme La Mort à Venise de Thomas Mann (1912), Sodome et Gomorrhe de Proust (1921-1922), La confusion des sentiments de Stefan Zweig ou encore l’Orlando de Virginia Woolf (1928). Une révolution culturelle est en marche: les motifs gays et lesbiens en art gagnent en importance et en légitimité.
On observe un mouvement similaire pour le théâtre et le cinéma. En 1919, sort sur les écrans Anders als die Andern (Différent des autres) de Richard Oswald — Magnus Hirshfeld apparaît en personne dans le film pour soutenir le combat du réalisateur contre le paragraphe 175. En 1931, le Mädchen in Uniform (Jeunes filles en uniforme) de Leontine Sagan évoque une histoire amoureuse dans un pensionnat allemand.

Comme le souligne et le résume bien Florence Tamagne:
« l’attrait de l’exotisme, le goût du bizarre et la volonté de choquer le bourgeois expliquent la séduction que l’homosexualité et surtout le saphisme ont pu exercer sur le production artistique et littéraire de l’époque se veut une réaction ».
Naissance du troisième sexe
Après la Première Guerre mondiale, l’homosexuel devient le symbole du grand boulversement esthétique et moral des Années folles: l’impérialisme et le matérialisme qui caractérisaient jusque là l’identité virile cèdent la place à d’autres valeurs — globalement, celles du héros dandy. On cherche une beauté nouvelle, l’évanouissement des stéréotypes.
« La célébration du corps androgyne symbolise la rupture avec la génération qui a entraîné le monde dans la guerre ». La lesbienne se libère des contraintes esthétiques féminines (cheveux longs, corset) et incarne une image d’indépendance financière et morale. L’homosexuel rejette les valeurs guerrières pour évoluer vers l’idéal du pacifisme et de la non-violence. La distance entre les sexes se réduit dans ces milieux dits en rupture de ban.


