Dès les années 1870, un univers homosexuel se met en place et offre à voir une gamme très variée de rôles sexués — la continuité est désormais évidente et fluide entre le masculin et le féminin.
La visibilité nouvelle des homosexuels au XIXe siècle ne fut pas sans conséquences négatives. Les médias de masse avaient les dentes longues et étaient prêts à bondir sur le moindre scandale.
Crimes et châtiments
En Angleterre, leur rôle fut déterminant dans le procès des deux travestis Ernest Boulton (Stella Clinton) et Fred Park (Fanny Winifred Park) qui eut lieu en 1871. Les deux jeunes gens, accusés également de sodomie, appartenaient au monde de la prostitution homosexuelle londonienne et vivaient ensemble depuis plusieurs années.
La presse et les tribunaux avaient la ferme intention de se servir du procès pour rappeler à l’ordre tous ceux qui pensaient pouvoir adopter des conduites provocantes sans être inquiétés. Le procès se termina néanmoins par l’acquittement des deux accusés, faute de preuves suffisantes concernant leurs pratiques sexuelles.
Le scandale de Cleveland Street (1889-1890) qui impliqua le prince Albert Victor (files du prince de Galles), des aristocrates de renom et de jeunes télégraphistes fut lui aussi complexe juridiquement. L’âge, la position sociale des différents accusés furent utilisés tantôt à charge, tantôt à décharge.
Le lien que l’on commençait à faire entre homosexualité et efféminement se faisait lentement. Ainsi, la préciosité d’Oscar Wilde avant que n’éclate au grand jour son histoire avec lord Alferd Douglas, passait pour une simple corruption aristocratique et une volonté de jouer à l’esthète.
Pour Alan Sienfield, c’est précisément le procès d’Oscar Wilde en 1895 qui changea la donne dans la façon de percevoir les homosexualités: « efféminement, oisiveté, immoralité, luxe, insouciance, décadence et esthétisme devinrent des stéréotypes de l’inversion sexuelle. »
A cette époque, le scandale a une double fonction, puisqu’il permet aussi une affirmation de plus en plus fortes des communautés LGTB, bien forcées de réagir à la menace soit par la prudence soit, au contraire, par la revendication de leurs droits.

En France, alors qu’on aime le dandysme décadent d’un Jean Lorrain, d’un Robert de Montesquiou, d’un Des Esseintes voire d’un Charlus, on trésaille pourtant dans les salons à la seule évocation du nom de Wilde.
Homoérotisme militaire
En Allemagne, c’est l’affaire Eulenbourg — révélée par Maximilian Harden dans le journal Die Zukunft— qui ébranla l’aristocratie et les milieux militaires entre 1907 et 1908.
Evidemment, des enjeux politiques étaient à la clef. Le prince Philipp de Eulenburg était conseiller et ami de Guillaume III, favorable à un rapprochement avec la France. Il est clair qu’au-delà de sa personne, on visait aussi et surtout l’empereur lui-même.
Dans l’opinion publique, cette affaire contribua à renforcer les préjugés homophobes de mauvais goût, comme en témoignent les nombreuses caricatures qui furent tirées de l’événement.
La Première Guerre mondiale constitua un tournant important pour les représentations de l’homosexualité. Toute l’esthétique guerrière allait dans le sens de l’érotisation des corps masculins, insistant sur leurs caractéristiques viriles. La nudité avait fonction de propagande, et devait exalter la force physique et la jeunesse.
Bien que les relations pédérastiques soient sévèrement proscrites et dénoncées au sein de l’armée, il est clair que les réalités de la guerre rapprochaient les hommes entre eux sur le plan affectif. Le danger, l’instinct de survie, la peur, les conditions de vie difficiles furent souvent à l’origine de relations particulières que d’aucuns qualifièrent de « camaraderie de front ».
En réalité, l’amitié militaire s’inscrit dans « la tradition des sociétés masculines soudées par un code de l’honneur et une expérience partagée, celle des mouvements de jeunesse comme les Wandervögel en Allemagne ou les Boy Scouts en Angleterre, des pensionnats (les écoles de cadets allemandes et les public schools britanniques) et des institutions homosociales (clubs de gentlemen, associations sportives…) ».

Tout cela engendra évidemment des tensions et des névroses chez certains soldats, tiraillés entre leurs désirs sexuels et cette notion stricte du devoir. C’est précisément ces processus douloureux qu’étudia le psychologue W.H.R. Rivers et que l’on retrouve dans la poésie de Wilfred Owen ou Siegfried Sassoon.
Le conflit offrit également des possibilités de reconnaissance pour les lesbiennes dont certaines prirent la décision de s’engager dans les sections ambulancières. Les réactions furent mitigées à leur égard: tandis qu’on saluait leur courage viril sur le terrain, on ne manquait pas non plus de s’interroger sur leur mode vie et leur façon d’être contre-nature en dehors du champ de bataille.
Pour Johanna Bourke, « un univers d’homme se dévoilait et révélait une gamme très variée de rôles masculins et une continuité évidente, fluide, entre le masculin et le féminin ». C’est à cette époque aussi que fut popularisée la figure du poète anglais Rupert Brooke, esthète androgyne qui incarnait à lui seul le culte de la jeunesse et les aspirations de la modernité.
Premiers mouvements
Les années 1870 sont largement marquées en Europe par l’essence d’un militantisme homosexuel. Ainsi, en Allemagne, nait le WhK à l’initiative de Magnus Hirschfeld. Le mouvement fut à l’origine d’une pétition visant l’abrogation du paragraphe 175 du code pénal qui punissait d’une peine de prison la pédérastie. Sous le texte, on retrouve des signatures aussi prestigieuses que celles de Thomas Mann, Albert Einstein, Emile Zola ou Léon Tolstoï.
Le WhK se dota en 1919 d’un centre de documentation qui fut une véritable plaque tournante pour l’étude sociologique et scientifique des phénomènes homosexuels. La bibliothèque et le musée attirèrent de nombreux visiteurs, parmi lesquels Klaus Mann, André Gide et Christopher Isherwood.
Ainsi, aussi, le BfM de Friedrich Radzuweit qui rassembla en 1920 sous le même drapeau les gays et le lesbiennes. De manière générale, ces structures se concentrent essentiellement sur l’organisation de rencontres, de soirées ou sur la publication de journaux (Die Freundschaft, Die Freudin).
Plus atypique, le Gemeinschaft der Eigen qu’Adolf Brand créa en 1903 en opposition avec tous les autres. Défendant l’idée d’une camaraderie virile et chevaleresque — empruntant tantôt à la Grèce antique tantôt au Moyen Âge allemand ou à Nietzsche — , il reprochait l’approche médicalisée et la volonté d’intégration sociale promue par l’ensemble des autres mouvements.

Pour la première fois, les homosexuels pouvaient sortir de leur isolement et construire leur identité sexuée et sexuelle. Mais le bilan reste mitigé pour cette Allemagne des années 20: la tolérance ne fit presque aucun progrès et l’homosexualité ne fut pas dépénalisée.
C’est ainsi qu’en France, la portée du militantisme allemand resta très limité. Ce qui est frappant, c’est que les initiatives et les voix qui s’élevèrent n’eurent aucun soutien de la part des milieux intellectuels et littéraires, trop influencés par le modèle républicain universaliste qui ne se donnait pas pour mission de défendre les minorités.
Ainsi, Gide fut bien seul à la parution de son Corydon en 1924, ainsi que les créateurs de la revue baptisée Inversion, Gustave Beyria et Gaston Lestrade, quand il durent faire face à la censure.
De même en Angleterre, le BSSP fondé par Edward Carpenter et Lawrence Housman en 1914 reste une initiative timide et politiquement peu ambitieuse. Le modèle anglais est sur ce plan relativement singulier: dans les public schools, on encourage les jeunes garçons à se tenir à l’écart des femmes et à évacuer leurs pulsions sexuelles par la pratique du sport.
Il y a un vrai mythe de la communauté virile. A Cambridge, les Apostles célèbrent l’homosexualité comme la plus haute et la plus noble forme d’amour. A Oxford, les esthètes Brian Howard et Harold Acton affichent avec dédain leur excentricité et leur maniérisme.


