Esthétisme,Sexualité · Released on nov, 16 · Writed with 784 words
Fasciné par l’usage de la typographie chez les cubistes, Jacques Villeglé s’attache, dès 1949, aux brouillages de lettres provoqués par les couches successives de papier sur les affiches de cinéma ou de propagande. Selon sa propre expression, ces lambeaux aléatoires révèlent de véritables « calembours rétiniens ».

En tant que grand amateur de poésie, Villeglé y voit l’expression de l’insaisissable malarméen. Cette forme particulière d’écriture produite par les lacérations peut en effet se définir en termes de disparition et d’évitement. Pour lui, le lien est direct avec la démarche d’auteurs comme Tzara, Breton, Baudelaire, Apollinaire, Lautréamont, Rimbaud mais aussi les lettristes tels François Dufrêne et Gil J. Wolman.
Abécédaire et alphabet
C’est en 1969 que cet intérêt pour la typographie urbaine va réellement prendre de l’ampleur en même temps qu’un nouveau départ. Cette année-là, à la faveur de la visite de Nixon à De Gaulle, les graffitis investissent les murs du métro parisien en utilisant un code de lecture spécifique, dans lequel interviennent le politique, le social, le religieux, l’économique. Villeglé est fasciné:
« Le 28 février 1969, de Gaulle reçoit Nixon. Je vois alors sur le mur d’un couloir de métro: les trois flèches de l’ancien parti socialiste, la croix de Lorraine gaullienne, la croix gammée nazie, la croix celtique inscrite dans le O des mouvements « jeune nation », « ordre nouveau », « occident », etc. Puis à nouveau les trois flèches dynamiques et barreuses de Tchakhotine indiquant sans autre commentaire le nom du président américain. L’impact des idéogrammes politiques ainsi assemblés primait sur tous les autres slogans anti-yankees de l’heure. »
Partant de l’idée que tout système d’écriture reflète un état de pouvoir, Villeglé questionne et affronte l’histoire grâce à cette forme d’expression anonyme. Il s’attèle à la création d’un abécédaire où il joue tous les rôles: dessinateur, encyclopédiste et héraldiste. Dans ce cadre, il n’hésite pas à utiliser des signes marquants, ayant en tête de débrouiller de nos mémoires des siècles de violence passée et à venir.

C’est peut-être pour cela que ses signes ont souvent l’air d’avoir été fait dans l’urgence et sans application: coulées de peintures, épuisement des teintes, lettres sans aplomb. Tout cela résonne comme la dénonciation de forces obscures à l’œuvre dans le monde.
Il décline, dans un premier temps, son alphabet sur des ardoises d’écoliers. À ceci près qu’il troque la craie contre le Pentex indélébile, décidant ainsi de rendre ses messages insolubles et éternels.

Très vite, cette poétique nouvelle fonctionne à double foyer: d’un côté l’esthétique du caractère, de l’autre l’éthique du message.
En 2006, il déclare non sans ironie:
« Si les signes vous fâchent quand vous fâcheront les choses signifiées »
Ultra-lettres
En parallèle, Villeglé réalisa avec Raymond Hains des expériences grâce à des verres cannelés qui, selon le principe de l’hypnagogoscope (réflecteur circulaire qui démultiplie les objets et les formes), permettent des déformations et des éclatements formels. Cette méthode, appliquée à la typographie, donna naissance à la découverte de l’ultra-lettre.
Ils passèrent ainsi dans leur machine le poème phonétique Héperile de Bryen, dont l’anti-syntaxe et l’allitération dénaturante ressortent littéralement de la page. Le résultat est réellement stupéfiant: à l’éclatement de la forme fait écho l’éclatement du sens.


« L’écriture n’a pas attendu notre intervention pour éclater, il y a des ultra-lettres à l’état sauvage. Notre mérite ou notre astuce, c’est d’avoir vu des ultra-lettres, là où nous étions habitués à voir des lettres déformées. »
Dans le tract-préface, Bryen déclare:
« Vive le courant d’air de l’illisible, de l’inintelligible, de l’ouvert ! En écrivant Hépérile en mots inconnus, je criais organiquement sans référence au vocabulaire – cette police des mots… Aujourd’hui, grâce à Raymond Hains et à Jacques de la Villeglé, les deux Christophe Colomb des ‘ultra-lettres’, voici le premier livre heureusement illisible […], le premier poème à dé-lire. »
Sophismes magiques
Sur le hall d’entrée du centre culturel Saint-Louis de France, à l’occasion de l’inauguration de la médiathèque, Jacques Villeglé a réalisé en octobre 2009, une fresque à partir de son alphabet socio-politique et d’après l’Alchimie du verbe d’Arthur Rimbaud.

Pour sûr, avec Rimbaud, Villeglé partage ce goût immodéré de l’expressivité et de l’engagement universel des mots. Sous son poing et sous sa plume, les fameuses et fumeuses Voyelles renouent avec leur objectif initial: signifier, au sens le plus fort du terme, « croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs. »
Tout comme pour Rimbaud, rendre les mots accessibles à tous les sens fut pour Villeglé une étude, et d’une certaine façon, un dialogue perpétuel avec le désordre et l’enchantement.
