Esthétisme,Génétique,Rimbaud,Sexualité · Released on mai, 21 · Writed with 1224 words
O balançoirs ! ô lys ! clysopompes d’argent !
Dédaigneux des travaux, dédaigneux des famines !
L’Aurore vous emplit d’un amour détergent !
Une douceur de ciel beurre vos étamines !
Armand Silvestre.
A.R.
Breton frustré devant cette bribe « plastique » de Rimbaud remit en doute son authenticité en 1949: « le quatrain offre très peu de sens à lui seul ». Pour Murphy, le nœud interprétatif du poème est bien là: le texte rebute par son aspect fragmentaire et décourage plus d’un lecteur voire plus d’un commentateur même.
« L’idée que ce quatrain n’est qu’un fragment l’a dévalorisé aux yeux des rimbaldiens, qui n’ont pas essayé de totaliser ce qui reste. »
Titre et signature se chargent pourtant d’embarquer ce poème vers une autonomie significative. Ce qui frappe alors c’est qu’aucun poème d’Arman Silvestre n’adopte un style tant soit peu comparable à cette parodie en quatre vers. Il ne s’agit donc pas, comme c’est le cas pour la majorité des textes de l’Album zutique, d’un décalque stylistique détourné sémantiquement.
Ici, le point commun opèrerait au contraire sur le signifié: Bernard, Adam, Hackett ou encore Steinmetz pointent, en effet, le fait que Silvestre usait sans modération des roses et de lys dans son œuvre poétique.
Mais pour Murphy, pas beaucoup plus que la plupart des Parnassiens, dont Coppée le premier qui plus est associe le mot « lys » à l’adjectif « dédaigneux » dans ses Poésies 1864-1869! C’était sans compter que Silvestre faisait partie du club très privé des Vilains Bonshommes et que son nom pouvait suggérer de manière amusante une certaine relation graphique et/ou phonique avec « lys ». À Murphy de conclure que:
« La signature est moins le renvoi d’un poème à sa source que le sceau d’une intertextualité ludique, où la poésie de Silvestre s’insère, sans vraiment incarner les traits parodiés par Rimbaud. »
Sous-entendus et connotations sexuelles
La première et principale connotation du texte est évidemment sexuelle: il est bien connu que le lys est une fleur odorante et souvent associée à une forme phallique. Ensuite, le cadre du texte est celui du petit jardin bourgeois meublé de « balançoirs » signifiant ici « pénis » — voir ici l’analyse donnée par Ascione et Chambon après consultation du Dictionnaire érotique moderne de Delvau.
On trouve également chez le professeur de langue verte une notice relative à l’expression « donner ou recevoir un clystère » ou clysopompe:
Faire l’acte vénérien, — par allusion a la forme de la seringue que l’on introduit dans le cul. Aussi trouve-t on dans les vieux auteurs, et notamment dans Rabelais, cette expression: Clystère barbarin dans le sens d’enculement. La seringue disparaît de jour en jour devant le clyso-pompe et autres irrigateurs: dans cinquante ans, nos petits-neveux ne sauront plus ce que c’est que de donner ou recevoir un clystère — barbarin ou non.
Cette définition ne laisse évidemment planer aucun doute sur l’intention antilyrique rimbaldienne. Ici, on passe de la sexualité érotique et la sexualité scatologique. L’image est courante dans la littérature satirique entre 1869 et 1873: dans la Renaissance littéraire et artistique, par exemple, les mots « clystère » et « clysopompe » sont fréquents. Et de même chez Corbière, dans son Veder Napoli Poi Mori:
Riches d’un doux ventre au soleil !
Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,
Clyso-pompant l’azur qui bâille leur sommeil !…
Selon la formule de Pierre-Olivier Walzer: « clysopompe est un mot qui semble faire partie de l’arsenal de la plaisanterie littéraire en 1873 ». Mais pas seulement. Le mot a également investi le champ de l’invective républicaine de la fin du Second Empire. Les caricatures pullulent sur le sujet, et elles visent, outre Thiers, Louis XIV ou Louis-Philippe, la personne de Napoléon III, premier grand Monarque-Seringe d’après Faustin.
Le sens d’un vers comme « L’Aurore vous emplit d’un amour détergent » montre comment Rimbaud tire parti des poncifs poétiques en installant un lyrisme parodique et ambivalent. Ici, le clysopompe sert d’administrateur clinique, mais l’image cachée emprunte bien évidemment au registre (homo)sexuel: si l’on considère le détergent comme une allusion à la substance séminal. Mais L’Aurore est aussi une allusion au renouveau promis par Badinguet et représenté sous cette forme dans l’imagerie bonapartiste, ce qui nous amène à lier lecture sexuelle et lecture politique, voire économique.
Le beurre et l’argent du beurre
Déjà dans Ce qu’on dit au poète…, le lys était comparé avec les plantes exploitables commercialement (« Quand les Plantes sont travailleuses »). Ici, Rimbaud reprend ce thème économique, en ajoutant des allusions marquées à l’industrialisation et aux changements sociaux de la fin du Second Empire: hausse des loyers, appauvrissement des ouvriers sont les conséquences directes de la politique d’Haussman, alors perçu comme le receleur de Paris.
La rime « famines/étamines », en apparence innocente, fait écho au sens argotique d’étamine et permet dans le même temps de réunir les significations sexuelle et politique du texte.
ETAMINE, s.f. Chagrin, misère, — dans l’argot du peuple, qui sait que l’homme doit passer par là pour devenir meilleur.
Passer par l’étamine. Souffrir de froid, de la faim et de la soif.
Passer par l’étamine signifie aussi le fait de subir une exploitation sexuelle, mentionne Louis de Landes dans le Glossaire érotique de la langue française.
À la fin du poème, Rimbaud suggère un beurrage, c’est-à-dire un engraissement pécuniaire (voir sens argotique du mot « beurre » pour « argent »). Mais ce n’est pas la seule chose à dire à ce sujet: selon Murphy, qui reprend Etiemble, « beurrer » suggère aussi les grains de pollen laissés sur les pistils. Rectification faite que le texte est exempt de ces parties femelles de la fleur.
« Phénomène insolite mais compréhensible », nous dit Murphy. « Il apparaît en effet clairement que les clysopompes phalliques entrent dans le corps de l’Empereur — les étamines ne peuvent viser le pénis, mais au contraire font allusion à l’anus impérial. »
Dans ce contexte, le beurre fait office de baume en même temps que de lubrifiant anale: Paul Schmidt traduit d’ailleurs le verbe « beurre » en « to vaseline »! Rimbaud aime tout particulièrement avoir recours à ce genre d’allusions scabreuses pour fustiger Napoléon III, alors accusé par ses opposants de toutes les dépravations. Voir à ce titre, le texte anonyme La Société des Emiles:
Bonapartisme
Et sodomisme,
En s’unissant, s’infiltrent dans nos cœurs.
La France à ce qu’elle désire,
Et l’édifice est couronné.
À Murphy de conclure, non sans une certaine fierté:
« Le quatrain Lys, que l’on croyait fragmentaire et sémantiquement pauvre, s’avère ainsi, au contraire, riche en équivoques. Et l’auteur apparemment parodié, Armand Silvestre, s’éclipse au profit d’un adversaire bien plus digne d’invectives, Napoléon III. »