Esthétisme,Génétique,Rimbaud · Released on avr, 13 · Writed with 992 words
Murphy met en évidence deux interprétations totalement contradictoires pour Le Mal.
Pour la première, celle d’Antoine Adam, la cible du texte serait Dieu, tandis que pour la seconde, celle de Marcel Ruff, c’est l’Église catholique qui serait visée — Rimbaud lui reprocherait précisément de s’écarter des voies du Seigneur.
Pour les tenants de la première interprétation, dont font partie Berrichon et Henri Guillemin, le titre Le Mal serait une référence à la formule anarchiste de Proudhon: « Dieu, c’est tyrannie et misère, Dieu, c’est le mal ». Tandis que Marcel Ruff, qui cite les travaux d’Etiemble et Yassu Gauclère, voit derrière ce Mal, la dénonciation d’une attitude césaresque de Dieu.
La croix atteste le salut par le sang
Quoi qu’il en soit, à la lecture du texte, ce qui ressort est une critique acerbe contre l’Église en tant que complice des États réactionnaires impliqués dans la guerre. La France connaît alors les débâcles de Wissembourg, Froeschwiller et Forbach. Sur ce point, Gutmann fut le premier à mentionner Le Reniement de saint Pierre de Baudelaire comme pré-texte digne d’intérêt:
Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
II s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
Chez Rimbaud, l’ironie va dans le même sens: Dieu, profondément endormi alors que la mitraille fait rage, se réveille promptement à l’arrivée de l’offrande ! C’est une raillerie de l’Église romaine du Vatican, celle-là même qui avait béni la bataille de Mentana qui fit tant de victimes parmi les républicains italiens.
À la même époque, dans le Mercure de France, paraissent les lettres de Montalembert et Gratry contre les idées ultramontaines favorables à la primauté spirituelle et juridictionnelle du pape sur les pouvoirs politiques. C’est la même cible pour Rimbaud, tout comme la pensée maistrienne selon laquelle la guerre est divine et « doit régner éternellement pour purger le monde ».
Le poème est très largement anticlérical, dans sa dénonciation de l’ingérence et des dérives du religieux sur le politique, ainsi que dans la vision papale du divin. Il l’est aussi dans le relativisme affiché par Rimbaud: « Il est un Dieu… » , sous entendu parmi d’autres.
« L’ennemi de la France n’est pas la Prusse, mais le système impérial […] Rimbaud vise également une nouvelle relation entre Église et Guerre, étroitement liée au destin de la République, tant en Italie qu’en France », écrit Murphy.
Pour lui, la syntaxe même du texte serait à l’image de l’imbrication étroite des intérêts de Dieu et des rois ou chefs (comme initialement écrit dans le manuscrit autographe).
Le Dieu rit, et le Roi raille
Face à ces forces du Mal, la Nature: au sens rousseauiste du terme, elle donne naissance à des hommes innocents et saints. Elle est clairement assimilée et assimilable à la République et la Révolution. C’est le cadre parfait du néo-paganisme parnassien, mais — d’après Murphy — Rimbaud aurait tout aussi bien pu être influencé par un certain déisme romantique. Delahaye situe ainsi cette vision dans une perspective profondément chrétienne, en rapportant ces mots qu’aurait prononcés Rimbaud:
« La réalité cherchée, c’est le véritable optimisme. C’est un genre sain et saint… Bien voir et voir tout de près, décrire avec une précision sans peur la vie sociale moderne, les déformations qu’elle fait subir à la créature humaine, les vices, les maux qu’elle impose… Bien connaître les préjugés, les ridicules, les erreurs, enfin Le Mal, pour en hâter la destruction. Et ce qui sortira de cette âpre étude, n’est-ce pas la foi, l’espérance et la charité ? »
Cela reste à prouver… !
La mitraille, en argot « petites pièces de monnaie », va bien aux mains du Pape, tout comme le « gros sous lié » — ou « gros soulier (sabot paysan) », comme l’observe Gengoux. Aux mains du pape, et par les chassepots qu’il a bénis ! Les mêmes auxquels font allusion Verlaine et Coppée dans Qui veut des merveilles?, publié dans la revue satirique Le Hanneton.
Les représentations de la propagande cachent alors bien aux victimes l’explication de leur souffrance. La paysannerie continue de soutenir fidèlement le bonapartisme, alors même que c’est elle qui fait office de chair à canon. Dans le texte, les paysannes endeuillées donnent encore l’offrande.
Rimbaud vise autant Pie X que Dieu lui-même, qui se vautre repu devant les « nappes damassées ». Sa parodie est moins plate qu’on pourrait le croire pour Murphy, elle est même à double fond :
« L’ambition du poète serait de montrer comment l’Église elle-même dénature et parodie les idéaux proclamés par le Christ. De ce point de vue, on se rapproche davantage de l’interprétation de M.Ruff ; seulement, Dieu n’est pas bon, il ne méprise pas les Césars de ce monde. Ou il existe, tel un cauchemar à la Goya ou, hypothèse plus vraisemblable, il n’existe pas, et le Pape, spéculant sur cette absence, trône à sa place. »
Dans le poème, Dieu est vampirique: on lui fait un sacrifice des hommes en grandes pompes. Comme dans le pré-texte de Baudelaire, les sanglots des suppliciés ont quelque chose d’enivrant pour lui. Il se délecte de ce paysage anthropophage, rouge et sonore. Spectacle pathologique et tuberculeux. Spectacle de feu et de chaudière transsubstantielle, comme dans Le Forgeron:
Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or. […]
Et nous dirons : C’est bien : les pauvres à genoux !
Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
Et tu te soûleras, tu feras belle fête.
Comme l’écrit Murphy, « L’Eglise se galvanise, lorsqu’il s’agit de faire la collecte ». Et quelle collecte ! Le Mal, c’est donc aussi la soumission de ces pauvres qui fournissent la mitraille, mitraille que le Pape, avec à sa solde Napoléon III, s’empressera de leur recracher en pleine figure. Pour Rimbaud, l’enjeu réside dans les insinuations obliques — il devine déjà la fin du Second Empire.