Esthétisme,Génétique,Rimbaud,Sexualité · Released on oct, 05 · Writed with 1043 words
L’Éclatant victoire de Sarrebrück se présente d’emblée comme une revue militaire, conforme à l’obsession bonapartiste d’alors (début de la guerre de 1870) de donner à voir l’armée comme un spectacle. Mais…
1. Au-delà de l’image d’Épinal
Le sujet traité par Rimbaud est celui de l’arrivée de l’Empereur auprès de ses soldats ; voués à se lever pour lui faire honneur. Ce type d’image d’Épinal était pratique fréquente dans la propagande bonapartiste, ce que Baudelaire avait par ailleurs en horreur :
« Ce genre de peinture, si l’on y veut bien réfléchir, exige la fausseté et la nulité. »
L’exergue du poème renvoi, semble-t-il à ce genre de gravure :
« Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes. »
D’aucuns ont donc cherché bien longtemps à rapprocher le texte de l’imagerie de l’époque. Murphy déplore néanmoins qu’on ait pris au pied de la lettre l’image d’illustration apportée par Suzanne Briet à l’exposition de la BNF organisée en 1954.
Pour lui, cette gravure en liminaire n’existe probablement pas, et les commentaires du texte donnés par Ruff, Antoine Adam ou encore Guyaux ne seraient dès lors pas fondés. Il est évident, en effet, qu’il s’agit d’une expression parodiant les réclames bonapartistes. Rimbaud surenchère, ou plutôt sousenchère, par la référence à un prix dérisoire –- celui de la bataille elle-même ?
Ici, elle est factice, d’où l’ironique « éclatante ». C’est une sieste plutôt qu’une bataille. Les soldats sont vautrés. Le cheval de guerre de Napoléon III est un dada. On retrouve Pitou, le conspirateur royaliste, Dumanet, le patriote naïf, et Boquillon, le paysan perdu. Pas étonnant pour décrire la débâcle.
2. Le corps militaire
La bataille de Sarrebrûck, dans cet imaginaire, était la démonstration par excellence des mérites de l’armée: bien entraînée, bien équipée. En fait, la gravure est représentative de cet état d’esprit: les soldats sont conquérants (les fantassins et cavaliers vont vers l’est) et les couleurs chatoyantes.
« La disposition des troupes est harmonieuse et simple, conviant le spectateur à imaginer la bonne organisation dont cet ordre témoigne. Faire la guerre serait en effet aussi simple que participer à une revue militaire. Les défilés et revues militaires encourageaient les naïfs à se porter volontaires. »
Dans le texte de Rimbaud, on est loin de tout ça. Tout d’abord, parce qu’il n’y a pas de bataille et que l’Empereur est loin de faire l’unanimité ! Il faut dire que la campagne de 1870 avait connu des scènes de désordre, comme celle que raconte Henri Guillemin:
« un loustic criait sur un ton suraigu : « Vive l’Empereur ! » Et le détachement entier, avec ensemble, comptait : « Une ! deux ! trois ! » et répondait « M… ! » Les officiers n’osaient rien dire ».
C’est précisément ce « Vive l’Empereur » qui aurait inspiré Rimbaud, du moins, selon Ascione et Chambon, le double sens de l’expression. Car, en argot du XIXe sicèle, « crier Vive l’Empereur » est synonyme de « se masturber ». On peut lire dans leur analyse:
« Le sonnet montre bien à quelle hauteur Rimbaud plaçait ses sentiments envers Napoléon III : l’Empereur, je m’en br…. ! »
Pour Murphy, cela suggère un nouveau sens à donner au poème de Rimbaud. La posture de l’Empereur est, à ce titre, plutôt suspecte et les adjectifs « heureux » et « doux », dans le lexique rimbaldien ont presque toujours des connotations obscènes.
Non seulement Napoléon III « va à Dada », mais en plus, il est « raide ». Dans le Dictionnaire érotique moderne de Delveau, on trouve bien ceci:
ALLER À PINADA. — Faire l’acte vénérien, — à dada — sur une pine.
À l’époque, circulait d’ailleurs le syllogisme obscène: « Badinguet va à Dada, donc il est… physiologiquement raide ». Voir pour cela chez Des Landes ou chez Firmin Maillard.
Les canons du poème auraient alors une signification phallique. L’image est traditionnelle. C’est aussi celle du chassepot, parfois comparé à la seringue à lavements. Dans ses Lettres à la Présidente, Gautier raconte en détails une caricature vue à Rome:
« Les canons sont transformés en membres qui déchargents, les roues forment les couilles, les canons la pine, te la fumée simule la mousse éjaculatoire. »
On ne peut se montrer plus concret ! Concernant le chassepot, c’était l’emblème de la lutte contre la République– cette arme fut d’ailleurs utilisée en Italie contre Garibaldi et ses troupes.
« On comprend alors Pitou a besoin de « reme[tre] sa veste ». Le frisson de Dumanet […]. S’agit-il uniquement d’une émotion provoquée par la proximité de l’Empereur ? Quoi qu’il en soit, ce sont les « derrières » de Boquillon qui rendent explicite le caractère obscène de cette mise en scène. »
3. « De quoi… ? »
Antoine Adam interprète ainsi le « De quoi ?… » final comme une réaction niaise. Guyaux, comme un geste de défi et de dérision. Pour Murphy, il s’agit avant tout d’une réponse au « Vive l’Empereur ! » de Dumanet. Car Boquillon, dans la logique de la Lanterne de Boquillon de Humbert, n’est pas un soldat bonapartiste. Il ironise donc ici l’enthousiasme du cri:
« Vive l’Empereur, mais… l’Empereur de quoi ? En effet, le Second Empire est en train de s’effondrer et son armée est à l’image du régime. »
Pour Eigeldinger, il est clair que les points de suspension sont là pour remplacer quelques grivoiseries de la part de Rimbaud. D’autant que la plupart des histoires de Boquillon contiennent dans la tradition une bonne dose de scatologie.
Le jeu de mots mis en lumière par Chambon va bon train: Boquillon n’a pas su protéger ses arrières, et c’est sur lui que l’Empereur va-t-en guerre ! Il est, au sens figuré comme au sens propre, enculé par le bonapartisme.
C’est tout simplement l’image de la paysannerie qui commence à se demander si elle n’a pas été bernée, et si c’est dans son intérêt de faire office de chair à canon.
4. Conclusion
Sous l’éclairage de tout ceci, on ne voit pas quelle gravure ou quel graffiti aurait pu aider Rimbaud à dépeindre une telle scène. Comme le rappelle Murphy, s’il est vrai qu’il existait à l’époque des caricatures pornographiques parfois très précises et donc très scabreuses, elles ne mettaient jamais en scène des personnages identifiables.
